La rhétorique des femmes qui sont dans la salle (1)

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Mon cher mari, mon doux, mon tendre, je t’écris depuis ce confortable théâtre, j’ai une place de choix, dans les tous premiers rangs, les fauteuils rouges sont moelleux et larges, c’est bien, parce que nous ne sommes pas toutes des modèles de minceur et si tu savais cette douceur de la matière, on croirait de l’alcantara, c’est agréable surtout que les orateurs sur scène prennent le temps, expliquent avec force détails ces choses un peu mystérieuses comme l’énervement des femmes, l’intolérance dont souvent elles font preuve, ah les ingrates, car les hommes travaillent si dur et les maîtresses ce n’est rien, d’ailleurs ils n’en ont pas, ils sont le victimes de la convoitise des femmes et là, je regarde autour de moi et j’essaie mais c’est difficile, de déterminer dans cette assemblée attentive, silencieuse, exclusivement féminine, qui sont les épouses vertueuses et qui sont les prédatrices affamées, j’avoue, je ne sais pas, je vois des femmes, elles sont assises, elles se taisent, même les jeunes, elles affichent une sorte de dignité outrée mais je crois surtout que comme moi elles espèrent être l’élue à qui on donnera la parole à la fin, celle qui va grimper sur la scène et parler et être entendue par cet auditoire, celle qui pourra s’exprimer, dire aux autres, s’adresser à ces femmes qui portent sur le visage des questions, des histoires tues, de ces histoires pas faciles mais elles épargnent au monde entier d’avoir à les porter aussi, inutile de charger la mule et l’homme sur la scène, très sûr de soi, au discours impeccablement mené, bienveillant sais-tu, convaincu de ce qu’il avance, dis que nous, qui sommes face à lui, qui faisons front, prenons des amants à l’occasion, que les hommes se gardent de reprocher, alors je scrute les visages autour, derrière, certains ont changé d’expression, on lit la contrition, comment vont-elles s’acquitter pour les fautes, les trahisons, c’est émouvant l’expression généreuse de leur affection, la façon de porter le tendre fardeau, je leur dirais bien ma colère mais je n’exprime rien, je reste en apparence indifférente puisque je veux cette place et ce micro, être entendue, être écoutée, convaincre à mon tour, défaire chaque ligne écrite et lue par l’homme qui s’adresse à ces femmes, le contredire et avancer mes arguments qui ne sont pas seulement contenus dans mon charmant petit chemisier, c’est pourquoi je ne dis pas que la femme souffre et c’est pour cela qu’elle cherche d’autres bras, parce que ça lui fait comme une escapade à la campagne ou à la fête foraine, je me contiens donc et si je gagne à la sueur de ma patience, de l’attention que j’affiche et de la douceur  que j’exprime par ma tenue, assise bien droite dans le fauteuil, les jambes décroisées, cette place sur l’estrade, j’irai convaincre, séduire, émouvoir, à l’instar de lui qui te ressemble un peu, qui ressemble à tous les maris ou presque, je l’agacerai sans doute mais ça ne fait rien car je serai en place, (…)

@alinetosca mais cette phrase évidemment est loin d’être près de son point.

 

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